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Dans son livre sur Les religions gauloises, Jean-Louis Brunaux reprend un
vieux problème, bien connu des celtisants, quant à l'interprétation
possible d'une des phrases de Poseidonios. Bien que nous soyons, dans
l'ensemble, séduit par les thèses globales qu'il propose dans cet ouvrage,
en particulier par sa capacité à prendre également au sérieux les données
archéologiques et les sources ethnographiques antiques, nous ne le suivons
pas forcément dans le détail de toutes ses interprétations. Nous ne
prétendons donc traiter ici qu'un de ces détails. Et, pour commencer,
voici la phrase de Poseidonios qui conclut un long passage au cours duquel
l'auteur antique décrit comment les banquets des Gaulois dégénèrent
facilement en rixes, suivies éventuellement de morts d'hommes :
« D'autres, dans un théâtre (ou dans un lieu d'assemblée), ayant reçu de
l'argent ou de l'or, certains ayant obtenu des amphores de vin, et s'étant
engagés solennellement à rembourser ce don[ 1] , après
l'avoir partagé entre leurs proches et leurs amis, ils sont couchés le dos
sur leur bouclier et quelqu'un se tenant à leur côté leur coupe le cou
avec une épée » (fragment de Poseidonios reproduit dans Athénée
Deipnosophistes IV, 154, traduction de Jean-Louis Brunaux).
Puisque Brunaux évoque l'article que Mauss (1925) a consacré à
l'interprétation de ce fragment, nous l'évoquerons aussi. Mais, à vrai
dire, nous avons beau relire le texte de Mauss, nous n'arrivons pas
vraiment à saisir ce qu'il a voulu dire. Il nous semble plutôt qu'il
hésite entre deux interprétations possibles. Tantôt (p. 326) il présente
la mort de l'homme qui se fait trancher la gorge comme une sorte de
suicide pour l'honneur, parce qu'il aurait été incapable de rendre à
hauteur de ce qu'il a reçu. Tantôt (p. 328 "paiement par la mort et par le
mort") il suppose en quelque sorte que la mort paie la dette. Ce n'est pas
tout à fait la même chose. Les suicides pour l'honneur existent
probablement dans tous les pays et dans toutes les sociétés, mais ces
suicidés n'ont jamais rien remboursé, n'ont jamais rien payé, pas plus que
les hommes d'affaires en faillite qui se sont donnés la mort lors de la
crise de 29. Mauss, d'ailleurs, semble concéder le point lorsqu'il écrit
(p.326), à propos du Gaulois décrit par Poseidonios, qu'il "échappe par la
mort [...] à toute contre-prestation" (mes italiques). Imaginer que la
mort constitue en elle-même la contre-prestation à un don ou le
remboursement d'une dette, c'est une tout autre hypothèse.
C'est dans cette voie que s'engage Brunaux, une voie qui lui est sans
doute suggérée par l'importance de la prise du trophée, particulièrement
de la tête, dans le rituel guerrier, rituel qu'il a si bien contribué à
mettre en évidence. La mort est conçue comme "une monnaie d'échange", plus
précisément la tête, tranchée dans un contexte qui évoque celui de la
guerre, donc honorable : "Il est probable que celui qui découpe le crâne
se rembourse de cette manière des cadeaux qu'il vient de faire. Le crâne
qu'il acquiert vaut des « sommes d'argent ou d'or ou des amphores de vins
» ..." (Brunaux 2000 : 215, voir aussi 146). Pareille interprétation nous
paraît peu vraisemblable, pour trois raisons au moins.
D'abord, le texte de Poseidonios ne parle que d'égorgement final : rien
n'indique que la tête soit coupée, ni qu'il y ait prise de trophée[ 2].
Encore moins l'idée que le créancier la prendrait. Ensuite, cette sorte de
commercialisation de la tête que suppose Brunaux, du moins l'idée qu'elle
aurait une valeur vénale, nullement invraisemblable en elle-même (on en
connaît des exemples dans l'ethnographie actuelle), nous paraît néanmoins
incompatible avec le contexte général d'une mort honorable et qui résulte
de relations entre gens d'honneur. Une des citations les plus connues sur
l'importance des têtes chez les Gaulois est en effet celle de Diodore de
Sicile qui relate que le propriétaire ne s'en déferait pas même pour son
poids équivalent en or. Prélever une tête pour la revendre, pour en faire
profit en quelque sorte que ce soit, a dû être le comble de l'infamie[ 3].
J'ajouterai que, si mourir à la guerre - ou comme à la guerre - peut être
honorable, si le prélèvement de la tête d'un ennemi tué au combat l'est
tout autant, il n'est pas tout à fait évident que le fait de se faire
couper la tête le soit, ce qui risque de jeter des doutes sur le caractère
tout à fait honorable de celui qui rembourserait sa dette en donnant sa
tête. En troisième lieu, il faut bien faire un peu d'ethnographie
juridique comparée. Or, il est clair que l'esclavage pour dettes est une
institution fort répandue dans le monde, c'est-à-dire le fait que l'on
réponde de ses dettes sur sa personne, ou sur celle de ses enfants ou de
son épouse ; d'autres systèmes existent aussi, où l'endetté paye, comme
disent certains peuples de son "corps", en travaillant ; mais de système
où l'on paierait de sa mort ou par son cadavre, on n'en rencontre guère[ 4].
C'est donc une bien étrange institution que l'on imagine en pensant que
les Gaulois ont pu le faire.
J'ai enfin un dernier argument qui, j'espère, sera de nature à faire
rebondir la question. Il concerne deux mentions, tardives il est vrai,
comme quoi les Gaulois, croyant en une survie dans l'au-delà, emportaient
avec eux leurs dettes là-bas :
« Jadis le livre de comptes et le recouvrement des dettes étaient emportés
aux enfers » (Pomponius Méla, Chorographie III 19, trad. Jean-Louis Brunaux).
« [...] Ils étaient accoutumés à se donner en prêt des sommes d'argent
qu'ils devaient rembourser aux enfers » (Valère-Maxime Actions et paroles
mémorables II, 6, 10, trad. Jean-Louis Brunaux).
Je m'étonne que Mauss cite ces textes à l'appui de son idée de
"remboursement par la mort" (1925 : 328). Non seulement c'est une idée
toute différente (si un homme peut s'acquitter de ses dettes en se donnant
la mort, il est contradictoire de penser qu'il emporte ses dettes dans
l'au-delà) mais encore elle est presque antinomique par l'esprit des
institutions qu'elle traduit. Si ce fait n'a pas été vu, c'est que ces
textes n'ont été commentés que pour leur dimension religieuse mais pas
sous leur aspect juridique. La première chose qui est claire, en effet,
est que (à moins, hypothèse improbable, que ces mentions ne concernent que
les gens sans descendance) les dettes ne sont pas transmises aux
descendants, sinon ceux-ci en hériteraient et le défunt ne les emporterait
pas dans l'au-delà. L'enseignement que comporte les textes congruents de
Pomponius et de Valère est que le créancier n'a aucune chance de se faire
rembourser une fois son débiteur décédé. C'est un régime juridique
excessivement favorable à l'endetté, au détriment des intérêts du
créancier. On peut en gros classer les différents régimes juridiques par
ordre de sévérité croissante à l'égard du débiteur. Le plus doux est celui
qui a été décrit par les ethnologues dans l'échange kula des Trobriandais
en Mélanésie où, à la suite d'une dette en biens kula (biens de luxe,
consistant en brassards et en colliers), on ne peut saisir que des biens
kula, mais jamais des pirogues, de la nourriture, encore moins des moyens
de production. Un régime encore assez clément est celui des Nuer au Soudan
où le créancier peut saisir, comme chez nous, n'importe quel bien du
patrimoine mais où la dette n'est pas transmissible aux héritiers. Le
régime moyen est le nôtre, où la totalité du patrimoine est garant de la
dette qui est transmissible. Le régime dur est celui où l'endetté est
responsable sur son patrimoine et sur sa personne (esclavage pour dettes).
Le plus dur, encore est le précédent plus transmission à tous les
descendants sans jamais que la dette ne s'éteigne : on voyait ainsi, comme
dans certaines régions de Sumatra, des gens être emmenés en esclavage pour
des dettes contractées plusieurs générations auparavant. Le pire, mais je
le crois imaginaire, serait celui où le créancier pourrait exiger la mort
ou le cadavre de l'endetté. Un tel système est, de toute façon, aux
antipodes, par l'esprit, de celui où on emporte ses dettes aux enfers et
qui prive le créancier de tout espoir de se faire rembourser.
C'eût été là à peu près tout ce que j'aurais pu dire sur les Gaulois si le
hasard de mes lectures ne m'avait fait tomber sur un texte qui provient
d'un tout autre horizon culturel et qui parle également de remboursement
dans l'au-delà. Le texte est de Joinville, le célèbre chroniqueur de la
vie de Saint Louis, et a trait aux moeurs des Comans[ 5],
peuple turc installé sur le bas Dniepr. Pour le comprendre, il faut savoir
que les Comans, comme jadis les Scythes, ou les Mongols au Moyen-Age,
enterraient avec le défunt tout ce dont il pourrait avoir besoin dans
l'autre monde : richesses, armes, chevaux, souvent en grand nombre,
serviteurs et concubines. Joinville rapporte les propos d'un ambassadeur
français envoyé auprès de ce peuple :
« Il nous conta encore une grande merveille, qu'il vit tandis qu'il était
dans leur camp : c'est qu'un riche chevalier était mort, et on lui avait
fait une grande et large fosse en terre, et on l'avait assis et paré très
noblement sur une chaise : et on lui mit avec lui le meilleur cheval qu'il
eût et le meilleur sergent, tout vivant. Le sergent, avant qu'il fût mis
dans la fosse avec son seigneur, prit congé du roi des Commains et des
autres riches seigneurs ; et pendant qu'il prenait congé d'eux ils lui
mettaient dans son écharpe une grande foison d'or et d'argent et lui
disaient : "Quand je viendrai dans l'autre siècle, alors tu me rendras ce
que je te baille". Et il disait "Ainsi ferai-je bien volontiers".
Le grand roi des Commains lui bailla une lettre qui s'adressait à leur
premier roi, où il lui mandait que ce prud'homme avait très bien vécu et
qu'il l'avait très bien servi, et le priait qu'il le récompensât de ses
services. Quand ce fut fait ils le mirent dans la fosse avec son seigneur
et avec le cheval tout vivant ; et puis lancèrent sur l'ouverture de la
fosse des planches bien chevillées, et toute l'armée courut prendre des
pierres et de la terre ; et [ils élevèrent] une grande montagne au-dessus
d'eux » [ 6].
Je ne crois pas raisonnable d'imaginer que Joinville ou son informateur
aurait pu avoir une connaissance suffisante des textes anciens pour
construire par imitation une description imaginaire des moeurs turques.
J'incline à croire ce témoignage authentique, qui est d'ailleurs assez en
accord avec ce que maintes autres sources médiévales nous décrivent des
peuples de la steppe. Maintenant, ce texte pose un problème
d'interprétation. Il n'apparaîtra pas forcément en première lecture, et je
crois que les spécialistes du monde turco-mongol ne l'ont pas vu non plus.
Mais il faut se demander : pourquoi les seigneurs prêtent-ils de l'argent
au sergent ?
Dira-t-on que c'est pour en disposer dans l'au-delà, lorsqu'ils seront
décédés et après que le sergent les aura remboursés ? Cela n'a pas grand
sens, parce qu'il n'y a aucune raison que ces riches seigneurs n'aient pas
leurs tombes bien pourvues : on y déposera, selon la coutume, chevaux,
argent et biens divers. D'ailleurs, ce ne serait pas à proprement parler
un prêt (ce que semble indiquer le texte), les seigneurs confiant
seulement au sergent la mission de déposer à leur intention des sommes
d'argent dans l'autre monde : mais qu'auraient-ils besoin de le faire ?
Dira-t-on que c'est un prêt pour l'usage du sergent qui pourrait en avoir
besoin dans l'au-delà ? C'est bien peu vraisemblable car ce sergent,
militaire honorable mais de condition relativement modeste, a selon toute
apparence toujours été entretenu par son seigneur ; il le suit dans la
tombe, de plein gré, démontrant ainsi de façon éclatante l'ampleur de sa
fidélité : pourquoi le seigneur, devant d'aussi évidentes marques de
loyauté, ne continuerait-il pas à l'entretenir dans l'au-delà ? Au surplus,
on le munit d'une solide lettre de recommandation auprès du premier roi
des Comans qui doit le récompenser de ses services. Il semble donc bien
peu probable qu'il puisse se retrouver démuni dans l'autre monde.
Dira-t-on maintenant que le sergent aurait besoin de cet argent ici-bas ?
Cette hypothèse paraîtra sans doute plus absurde encore que les autres,
car on ne verra peut-être pas de façon immédiate pourquoi un homme sur le
point de mourir pourrait avoir besoin d'argent. Le texte de Joinville, non
plus, ne le dit pas. Il ne dit d'ailleurs rien sur les raisons de cet
étrange prêt. Il faut l'imaginer, mais il n'est pas trop difficile de le
faire sachant que tous les peuples turco-mongols ont la coutume du repas
funéraire. Or, ce repas funéraire, au moins chez les turco-mongols, mais
je crois aussi chez bien d'autres peuples, a un aspect financier
extrêmement net : c'est le défunt qui finance ce repas. C'est d'ailleurs
assez logique, car ceux qui vont banqueter vont le faire en l'honneur du
défunt, pour magnifier son souvenir et pour sa renommée. Ils le feront
aussi à ses frais. C'est pourquoi l'homme qui va mourir met de côté, en
réserve, une partie de son troupeau qui sera abattu lors des funérailles,
pour le banquet funèbre.
Je crois que cette coutume permet d'expliquer ce qui reste obscur dans le
texte de Joinville. Le sergent qui se prépare à mourir pour son seigneur
n'est plus en mesure de lui demander quoi que ce soit parce que ce
seigneur est déjà mort. Juste avant (avant le décès du seigneur) ou juste
après (dans l'au-delà), il n'aurait pas songé à demander à d'autres qu'à
son protecteur naturel. Mais, en cette occasion, il ne peut faire
autrement. D'autres seigneurs lui viennent en aide, en lui prêtant. Il les
remboursera dans l'autre monde. L'argent dont il a besoin, c'est pour que
d'autres banquettent en son honneur, perpétuent son nom. Aussi, cet argent
une fois reçu, il ne le dépose pas dans la tombe ni ne l'emporte dans
l'autre monde, il le distribue à tous ceux qui voudront bien manger et
boire en son souvenir.
Le point clef de cette affaire est que la coutume du banquet funéraire
implique pour le défunt, ante mortem, une distribution[ 7]
de biens ou d'argent. En fait, cette coutume se ramène presque à une telle
distribution.
Je crois, pour finir, que ces données et cette comparaison permettent
d'expliquer de la façon la plus simple du monde ce que j'ai présenté tout
à l'heure comme "l'énigme" de Poseidonios. Un homme se destine à mourir.
Nous ne savons pas pourquoi. Poseidonios, à vrai dire, dans les phrases
précédentes, montre les Gaulois prompts à se chamailler et à s'entre-tuer
au cours de leurs beuveries. Nous ne pouvons pas non plus exclure un
suicide d'accompagnement comme le cas du sergent chez les Comans ; après
tout, il y a beaucoup d'auteurs antiques, dont Pomponius (juste après le
passage que nous avons cité), qui affirment que de telles pratiques
avaient cours. Il existait certainement de bonnes raisons de se tuer, pour
l'honneur ou pour quelque autre raison. Un homme, donc, se destine à
mourir. Il a emprunté ; il remboursera dans l'au-delà. C'est-à-dire
jamais, du moins ici bas. Ce prêt est un faux prêt, c'est un don : c'est
pourquoi il est dûment constaté, celui ou ceux qui l'ont consenti (dont ne
parle pas le texte de Poseidonios) étant honorés de leur geste. Ce que
l'homme a emprunté, il le distribue à ses amis. Il a emprunté à cette fin,
pour distribuer avant sa mort, pour qu'on le pleure, pour qu'on banquette
en son souvenir. Parce qu'il n'est pas de funérailles honorables sans
distribution, sans repas funéraire. Or tout montre que nous sommes entre
gens honorables. La cérémonie est publique. Celui qui va mourir n'a
emprunté que pour distribuer autour de lui : cette distribution est la
cause déterminante qui explique tout.
Il est vrai que Poseidonios, ni aucun autre auteur antique, ne parle de
repas funéraire chez les Gaulois. Mais les Grecs et les Romains avaient
eux-mêmes cette coutume ; c'est même là un des traits les plus connus, les
plus saillants, de leurs pratiques funéraires. Et c'est une loi très
générale de l'ethnographie que l'observateur oublie d'étudier et de
rapporter les us et coutumes qui sont trop semblables aux siennes. Nous ne
pouvons donc tirer du silence des textes un argument contre l'existence
d'un banquet funéraire gaulois. Nous pourrions au contraire, et avec plus
de vraisemblance, tirer un argument en faveur de son existence : car s'il
n'avait pas existé, cette différence aurait frappé les observateurs grecs
ou romains et ils auraient très probablement parlé de cette différence
significative d'avec leurs propres coutumes ; comme ils n'en parlent pas,
on doit raisonnablement en conclure qu'elle existait.
Reste à dire un mot sur le contexte général du passage de Poseidonios, tel
qu'il nous parvient, inséré au milieu des Deipnosophistes d'Athénée. Il
est encadré par deux textes repris, pour le premier, de Nicolas de Damas,
et pour le second d'Euphorion de Chalcis. Dans l'un, il est question de
jeux de gladiateurs commandés par les Romains pour égayer leur banquet ;
on y souligne leur dépravation et leur goût pour le sang humain ; il y est
même question de testaments qui demandent que de tels jeux soient
organisés entre les serviteurs du défunt lors de ses funérailles ; de tels
actes de cruauté sont condamnés par celui qui les rapporte et tout autant
par les Romains dont on précise qu'ils refusèrent d'exécuter les dernières
volontés du défunt qui paraissaient trop monstrueuses. Dans le second
texte, toujours relatif aux Romains, de grosses sommes d'argent sont
offertes aux pauvres bougres qui acceptent de se laisser décapiter ;
l'argent sera remis à leurs héritiers et les commanditaires se partageront
les têtes. Brunaux (2000 : 214) a-t-il raison de rapprocher ces coutumes
romaines de celle dont nous parle Poseidonios? Nous ne le croyons pas.
D'abord, le contexte général est très différent de celui des Gaulois :
c'est celui qui prévaudra dans les jeux de l'amphithéâtre et qui était
celui des combats de gladiateurs lors des funérailles. Rien n'indique que
les victimes aient pu trouver au cours de ces jeux pervers une mort
honorable. Les gladiateurs sont des esclaves, des prisonniers, des
condamnés ou des serviteurs contraints de jouer ce rôle. Quant à ceux qui
se laissent trancher la tête pour le plaisir de leurs bourreaux, c'est
leur misère qui les conduit à un tel acte, la même misère qui poussait les
gens à se vendre en esclavage : vénalité macabre au profit des enfants ou
des parents que les victimes ne pouvaient plus nourrir. Le produit de
cette horrible transaction va aux héritiers, c'est-à-dire sera conservé à
l'intérieur de sa famille. C'est bien le contraire du Gaulois ou du Coman
qui distribue à ses amis des biens qui seront consommés ou dépensés en son
honneur au cours du banquet funéraire.
Références citées
- Brunaux, Jean-Louis 2000 Les religions gauloises. Nouvelles approches sur
les rituels celtiques de la Gaule indépendante. Paris : Errance.
- Gadd, C. J. 1960 The spirit of living sacrifices in tombs. Iraq 22 :
51-58.
- Mauss, Marcel 1925 Sur un texte de Posidonius. Le suicide,
contre-prestation surprême. Revue celtique 42 : 324-329.
- Testart, A. 2001 a L'esclave, la dette et le pouvoir : Etudes de
sociologie comparative. Paris : Errance.
- Testart, A. 2001 b Deux politiques funéraires. Trabalhos de Antropologia e
Etnologia 41 (3-4) : 45-66.
NOTES :
[ 1] Passage difficile dont la
traduction varie selon l'interprétation du traducteur et pour lequel on a
proposé : " et ayant fait attesté solennellement la donation" ; " et [après
avoir] garanti qu'ils se livreraient [en retour]" ; " and having exacted a
pledge that their award would be carried out".
[ 2] Il est certes question de
décapitation dans la suite du texte d'Athénée (Deipnosophistes IV, 154 c)
mais à propos des Romains, décrits par Euphorion de Chalcis, et il n'y a
aucune raisons d'extrapoler de ce passage à l'autre. Nous reviendrons sur
cette question in fine.
[3] Diodore (Bibliothèque
Historique 1V, 29) conclut ainsi son développement sur l'attachement des
Gaulois aux têtes qu'ils ont prises à l'ennemi : " Il n'est, en effet, pas
noble de négocier les gages de sa vertu guerrière".
[ 4] Sur l'esclavage pour dettes et
autres modes d'acquittement de la dette, je me permets sur ce sujet de
renvoyer à mes propres travaux (Testart 2001a : 76-87, 137-175) qui ne
concernent, il est vrai, que l'ethnographie des peuples actuels ou
récents. Quant à la mention bien connue de la loi des XII tables comme
quoi les créanciers " se partageraient le corps" du débiteur insolvable,
elle reste à ce jour difficile d'interprétation, à défaut d'autres données
et en dépit de nombreuses tentatives pour lui donner un sens ; le plus
probable reste qu'il ne s'agit là que d'une métaphore, les créanciers ne
se partageant en réalité que le prix du corps de l'insolvable, ce qui nous
ramènerait à l'idée d'un esclavage pour dettes reconnu dans le très ancien
droit romain.
[ 5] De leur vrai nom, les Qiptchaq.
L'appellation de Comans ou Coumans sous laquelle ils sont connus dans les
sources occidentales leur vient de ce que les Byzantins les appelaient les
Komanoi ; c'est encore ce même peuple que les Russes ont appelé les
Polovstsy. Après l'élimination des Oghouz vers 1065, les Comans ou
Qiptchaq restèrent seuls maîtres de la steppe russe jusqu'à l'arrivée des
Mongols. Ils furent suffisamment puissants pour mettre à sac Kiev en 1204.
A l'époque où Joinville écrit, ils sont sous domination mongole : le
royaume gengiskhanide fondé en Russie leur fit honneur pourtant puisqu'il
prit la dénomination de khanat de Qiptchaq (Grousset 1964 : 241-242).
[ 6] Jean de Joinville dans son Histoire
de Saint Louis (§§ 497, 498 de l'édition de N. de Wailly). Nous devons à
Gadd (1960 : 57) d'avoir attiré l'attention sur ce texte, à titre
d'exemple comparatif, dans le cadre d'une discussion sur l'accompagnement
funéraire dans les tombes d'Ur.
[ 7] Par "distribution", j'entends
toujours une distribution en dehors du cercle étroit des proches et des
parents, c'est-à-dire de ceux qui sont les héritiers (Testart 2001b).
Pour commencer, nous rappellerons brièvement ce que nous entendons par
"morts d'accompagnement" : ce sont des hommes et des femmes que l'on tue à
l'occasion du décès d'un personnage. Cette notion implique une asymétrie
fondamentale entre : d'une part, le sujet (ou le mort) principal ; d'autre
part, les morts qui accompagnent et qui sont tués intentionnellement parce
que le premier est mort (quelle qu'en soit la raison). Cette appellation
de "mort d'accompagnement" est une bonne appellation parce qu'elle est
suffisamment neutre. Elle est purement descriptive du phénomène. Le label
de "sacrifice" par lequel la quasi-totalité des historiens des religions,
des ethnologues et, à leur suite, des préhistoriens décrivent ce phénomène
constitue au contraire une interprétation. Nous allons montrer que cette
interprétation est - sauf en de très rares circonstances - erronée, et
même qu'elle véhicule un très grave contresens sur la signification de
l'accompagnement.
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