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1978

 

Des classifications dualistes en Australie : Essai sur l'évolution de l'organisation sociale.

 

Paris et Lille : Maison des Sciences de l'Homme & Lille III, 222 p.

 

Je porte aujourd’hui un regard assez sévère sur ce premier travail. Non que je rejette la prise de position évolutionniste, formulée en des termes qui ne me paraissent pas avoir perdu leur pertinence. L’argument est original. J’y compare à un niveau panaustralien la façon dont les totems se répartissent entre les moitiés. Constatant que d’une tribu à l’autre ces classifications sont toujours plus semblables entre elles tant lorsqu’elles sont prises au sein d’aires à moitiés matrilinéaires que lorsqu’elles le sont dans les aires à moitiés patrilinéaires, j’en propose l’explication suivante. Si l’on suppose que les tribus voisines (cultures semblables, langues semblables) sont issues d’une même proto-tribu, on comprend que tout en se diversifiant elles restent semblables (hypothèse classique des raisonnements phylogénétiques) ; au contraire, pour expliquer la dissemblance des classifications patrilinéaires, on suppose que le trait patrilinéaire a eu un effet de bouleversement. En d’autres termes, tout s’explique  si les tribus étaient matrilinéaires à l’origine, réaffirmation au moyen de données nouvelles de la vieille thèse de l’antériorité de la matrilinéarité sur la patrilinéarité. Ce raisonnement souffre un certain nombre de critiques :

1° Il aurait fallu procéder à la critique des sources. Les listes recueillies par les premiers ethnologues (dont Howitt, observateur infatigable) sont souvent tellement semblables quand il s’agit de tribus matrilinéaires qu’on a l’impression que ceux qui les ont recueillies avaient en tête une sorte de modèle commun qui a pu s’imposer à leurs observations sans qu’ils s’en aperçoivent. L’idée, dominante à l’époque (fin XIXe siècle), que toutes ces tribus (primitives s’il en était) auraient dû être matrilinéaires est de nature à expliquer la différence de traitement entre les tribus matrilinéaires et les patrilinéaires. Il n’est donc pas du tout certain qu’il n’y ait pas un biais dans les données.

2° Une mode nouvelle, une religion nouvelle, peuvent s’imposer avec force et provoquer une homogénéité des coutumes ou des croyances au moins dans un certain domaine. Le raisonnement que je fais peut donc être retourné comme un gant. 

3° Dans les sociétés aborigènes australiennes, surtout envisagées dans leurs rapports aux moitiés, patrilinéarité et matrilinéarité ne sont que des aspects relativement sans pertinence par rapport aux grandes structures sociales (même division en classes ou en moitiés, mêmes situation des femmes, religions globalement identiques). Ce sont des solutions alternatives équivalentes (même la position des femmes ne change pas selon que les sociétés sont matri- ou patri-linaires). Donc, même si l’on pouvait montrer qu’il a existé à une certaine époque un mouvement de remplacement du matrilinéaire par le patrilinéaire, on ne montrerait certainement rien de fondamental, peut-être juste un changement de mode. Il est plus simple de penser que les deux options ont coexisté depuis toujours, chaque culture mettant l’accent plutôt sur un aspect ou un autre.

4° Toute la dernière partie qui tente de mettre en rapport ces classifications totémiques avec la mythologie reste le fait du débutant que j’étais, encore insuffisamment au fait des complexités des mythologies australiennes.

 

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Textes et contenu rédactionnel : Alain Testart