livres

 
 

 

1985

 

Le communisme primitif (I) : Économie et idéologie

 

Paris : Maison des Sciences de l'Homme, 549 p.

 

Ce livre très ambitieux devait être complété par un second volume (II : Structure et histoire) qui n’a jamais été écrit. Il reste néanmoins à mes yeux un des plus importants de ceux que j’ai écrits. Pourtant, maintes de ses thèses me semblent devoir être aujourd’hui rejetées.

Commençons par ce qui me paraît encore valide.

Commençant par une longue critique de l’anthropologie marxiste (très à la mode en anthropologie au moment de sa rédaction), je soutiens que la notion de mode de production élaborée par Marx est centrée sur la notion d’extorsion de surtravail, très exactement sur la façon spécifique dont ce surtravail est, dans chaque mode de production, extorqué. La conséquence est que, pour des modes de production sans extorsion (sans exploitation du travail), la notion doit être centrée sur la façon spécifique dont ce surtravail n’est pas extorqué. Je rejette donc toutes les théorisations en termes d’accès aux moyens de production (Godelier), en termes d’avances de production d’une génération à l’autre (Meillassoux), etc., qui me semblent passer à côté de l’esprit même du marxisme.

Cette approche théorique s’applique aux chasseurs-cueilleurs de la façon suivante. Chez les San, les Inuit, etc., c’est à celui qui a aperçu ou touché le premier le gibier que revient la prise ; libre à lui (ou à elle, car cela peut être une femme) de distribuer les parts entre les autres chasseurs et ses parents. Mais c’est le travailleur (le chasseur) qui s’approprie le résultat de son travail. Absence d’extorsion, donc, d’une façon assez simple. Les Aborigènes australiens, à travers quelques rares descriptions (quelques autres que j’ai trouvées depuis vont dans le même sens), ne font pas ainsi : le gibier abattu appartient de droit à un autre que celui qui l’a abattu, typiquement à un beau-parent. C’est un système tout à fait étonnant qui fait que ne revient de droit au travailleur (le chasseur) que les plus bas morceaux, ou même rien du tout. Le travailleur ne s’approprie pas le résultat de son travail. Mais comme le produit de A est approprié par B, son beau-frère (pour simplifier, car le beau-père et la belle-mère sont aussi des ayant-droits prioritaires), le produit de B, lorsqu’il chassera, sera, selon la même loi, approprié par A qui n’aura pas participé à la chasse.

Au final, personne n’est lésé. La loi peut être stipulée ainsi : ton propre gibier, tu ne le mangeras pas, mais celui des autres, pas plus qu’ils ne peuvent le manger que toi le tien, celui-là, tu pourras le manger. L’analogie avec l’exogamie est flagrante. Dans mon article de 1988 “Some major problems in the social anthropology of hunter-gatherers”, paru dans Current Anthropology, je parlais d’isomorphisme. Le sens de cette loi ne fait pas non plus mystère : personne ne peut subsister seul (il ne peut consommer son propre gibier, ne peut se marier avec sa propre sœur). C’est comme dirait Lévi-Strauss, dans son interprétation de l’exogamie, l’affirmation de la nécessité de l’échange. Je critique cette formulation, parce qu’en réalité il n’y a pas d’échange (on ne peut échanger que ce que l’on a), le chasseur n’ayant jamais eu la propriété sur son gibier, ni d’ailleurs le droit d’user sexuellement de sa sœur. C’est plutôt qu’est instituée la nécessité d’une consommation croisée, c’est l’affirmation de la primauté de la collectivité. Ces interdits multiples (sur la consommation de son gibier ou celle – la mentalité primitive assimile souvent la consommation alimentaire à la consommation sexuelle – de sa sœur) représentent une affirmation forte de la primauté de la collectivité. C’est pourquoi j’ai parlé de « communisme primitif », non pas au sens d’une appropriation directe par la collectivité, mais parce que ce résultat est indirectement atteint au travers des interdits croisés sur l’autoconsommation.

Ces deux premières thèses me paraissent correctes aujourd’hui encore, bien que je présenterais la question de l’appropriation par les non travailleurs autrement (ce sont les affins qui sont en jeu dans ces lois, et non pas les moitiés comme je le dis dans Le communisme…).

Viennent ensuite plusieurs développements sur les forces productives. Je n’ai rien à ajouter aux méthodes de chasse et à leur classification. Et même fort peu de corrections sur la question dans la préhistoire. En revanche, l’insistance sur les aspects collectifs de la chasse australienne (la coopération comme force productive essentielle) me paraît grandement exagérée, sinon radicalement fausse. Le point est clef car c’est celui au moyen duquel je prétends identifier les structures sociales préhistoriques et celles de l’Australie : cet argument doit être rejeté. Il est de toute façon contradictoire avec une des idées forces du livre : comme le mode de production est défini prioritairement par les rapports de production (rapports d’extorsion), il est quelque peu contradictoire de penser que, simplement en raison d’une analogie dans les forces productives entre deux sociétés, cela suffirait à prouver qu’elles aient les mêmes structures sociales. C’est pourquoi cet argument ne sera pas repris dans mon dernier livre, Avant l’histoire, l’évolution des sociétés, de Lascaux à Carnac. Je fonderai l’idée d’une analogie entre les structures sociales aborigènes australiennes et celles du Paléolithique sur un tout autre argument (la question de l’art pariétal).

Un dernier mot sur la façon dont je traite des forces productives dans Le communisme…. Il est totalement réducteur de n’en considérer que les méthodes de chasse. Cette erreur sera corrigée dans Avant l’histoire…, livre dans lequel je considère l’ensemble des forces productives, et d’une façon autrement complexe que dans Le communisme…, et j’essaierai de les caractériser par quelques traits formels, ce qui permettra une comparaison plus pertinente entre différentes sociétés.

Le communisme primitif constitue la tentative la plus poussée que j’ai jamais tentée de théorisation marxiste. Il me faut donc situer le rôle de la parenté. Pour le faire, je développe peut-être l’idée principale du livre en avançant le concept de « rapports sociaux fondamentaux ». Ce sont ceux qui permettent aux rapports de production de fonctionner ; par exemple, dans le mode de production féodal, c’est la dépendance qui permet l’extorsion de surtravail alors que le travailleur ne se trouve pas séparé de ses moyens de production. En Australie, ce seront les rapports de parenté. Cette théorisation nouvelle me permettra de sauver l’idée de la détermination en dernière instance par l’économie (les rapports sociaux de production). Mais celle-ci est conditionnée par ces rapports non économiques que j’appelle fondamentaux, rapports de dépendance personnelle dans le cas féodal, rapports de parenté dans le cas australien. Cela dit, croyant sauver par ce moyen le marxisme, je ne vois pas à cette époque que je suis en train de développer quelque chose de complètement différent. Car l’idée à laquelle je suis arrivé depuis quelque temps est que ces rapports fondamentaux suffisent à expliquer tout – ils expliquent jusqu’à la forme de l’économie, ce que je montre dans l’œuvre inachevée, non publiée, Principes de sociologie générale. Montrer la force de cette réorganisation conceptuelle excède le cadre de ce commentaire au Communisme… Mais ces quelques lignes suffiront à faire comprendre au lecteur la difficulté que j’ai aujourd’hui à porter un jugement serein sur ce livre ancien.

Le chapitre sur le rôle de la parenté dans les sociétés primitives est insuffisamment informé des dernières recherches sur la parenté – et doit être laissé de côté.

La seconde partie sur l’idéologie commence par le totémisme : c’est, encore aujourd’hui, le texte le plus achevé que j’ai rédigé sur la question. Et ce n’est pas pour rien que je reviens sur l’idée que, dans la forme australienne du totémisme, on ne peut consommer ce qui vient de soi – ni son totem, ni son gibier, ni sa sœur. Isomorphisme, évidemment, mais cette fois entre des aspects du mode de production et l’idéologie : c’est la première fois que l’on voit une analogie aussi nette entre infrastructure et superstructure.

La partie sur l’idéologie du sang doit être laissée de côté au profit d’un livre que j’écris bientôt, Des mythes et des croyances, et qui constitue l’exposé achevé de la question (celui du Communisme étant encore plein de gaucheries).

Quant aux parties conclusives, compte-tenu des nombreuses critiques que j’ai adressées au reste du livre, il est évident qu’elles doivent être laissées de côté.

 

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Textes et contenu rédactionnel : Alain Testart