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1992
 
De la nécessité d'être initié : Rites d'Australie
 
Paris : Société d'Ethnologie (Université Paris-X-Nanterre), 290 p.

 

Ce livre est le pendant Des mythes et des croyances, dont le propos était général. Le propos de De la nécessité d’être initié est au contraire particulier et concret. Il concerne les rites d’initiation des Aranda (Australie Centrale), classiques parmi les classiques, puisque ce sont les mieux documentés à travers les observations pionnières de Spencer et Gillen et des deux Strehlow, père et fils. En dépit des oppositions théoriques qui opposent les uns et les autres, parfois très violentes, on constatera que leurs observations sont étonnement convergentes. Il en résulte que cette culture est une des mieux connues de toute l’Australie, documentée sur des centaines de pages par quatre très grands ethnographes. Documentation double : d’une part dans l’observation minutieuse des rites, d’autre part dans la transcription de mythes très nombreux. Notre travail d’analyse d’aujourd’hui consiste à mettre en rapport ce qui a priori n’en a pas. Par exemple, plusieurs mythes (en provenance de tribus différentes) disent qu’au début, on circoncisait avec des « bâtons à feu » (les Aborigènes produisent le feu par « sciage », en faisant aller rapidement une lame de bois sur les rebords d’un  bol allongé, et on peut comprendre que le mythe se réfère à cette technique, mais pourquoi cette allusion au feu ?). La réponse à ces questions se trouvent dans la mise en correspondance par l’analyste de plusieurs mythes ayant apparemment aussi peu en commun : au début, c’était les femmes qui circoncisaient (variante d’un thème mythique extrêmement courant comme quoi ces cérémonies sacrées – et secrètes – étaient faites par les femmes à l’origine des temps) ; le feu vient du vagin des femmes (thème mythique plus rare, mais bien représenté en Australie). Que veut donc dire tout ceci ? Qu’au début tout était à l’envers, et que progressivement tout va se mettre à l’endroit. Et cela va se faire au travers de nombreuses péripéties, et toujours de deux façons : par des mythes apparemment sans rapports entre eux, et par des morceaux de rites, tout aussi énigmatiques, que les acteurs répètent depuis des siècles sans forcément en comprendre le sens.

Un des thèmes principaux du livre, peut-être le principal, est la question des femmes et des objets sacrés. Dans la vie sociale et rituelle d’aujourd’hui, elles en sont sévèrement exclues – la sanction ordinaire du contact ou de la vue de ces objets par les femmes étant la mort. C’est pourquoi l’état mythique primordial pendant lequel ce sont les femmes qui les manipulent représente une inversion, inversion complète que le mythe et le rite vont progressivement remettre à l’endroit, c’est-à-dire déboucher sur des injonctions comme quoi seuls les hommes doivent manipulent désormais ces objets. Cette progression est marquée de façon parfois discrète, en divers endroits, tant du rite que du mythe : c’est par exemple le terrain cérémoniel qui, au tout début d’un rite s’échelonnant sur plusieurs jours, est uniquement occupé par des femmes sans aucune présence masculine (et leur exclusion progressive) ; ou c’est, ce dont nous avons déjà parlé, l’allusion discrète au sang menstruel à travers le thème récurrent du « bâton à feu ». Mais que sont ces objets sacrés – je ne parle ci-après que des objets sacrés par excellence[1], rhombes, galets ou morceaux de bois allongés appelés tjurunga (churinga) par les Aranda ? Les rhombes sont des planchettes oblongues que l’on attache au bout d’une corde, et que l’on fait vrombir en les faisant tournoyer vivement à bout de bras. En tant qu’objet sacré, on en connaît dans plusieurs régions du monde. Il est omniprésent en Australie, mais sa sacralité est très largement inférieure à celle du tjurunga en Australie centrale. Quelques mythes australiens disent explicitement que la voix du rhombe n’est autre que le sang menstruel. Les cycles mythiques des Djaangawull et des Wauwalak disent que les objets sacrés du nord-est de la Terre d’Arnhem (en forme de paniers) ne sont autres que les vagins des sœurs primordiales (les Djaangawull et les Wauwalak). D’autres démonstrations sont faisables ailleurs dans le monde ; mais la démonstration n’est pas si évidente pour les bois ou les pierres tjurunga. Une partie importante du livre consiste à faire cette démonstration, démonstration dont je ne cacherai pas l’extrême difficulté. En réalité, il faut parler d’une véritable théologie aranda, dont les subtilités ne sont pas moindres que celles de la théologie catholique. La différence est qu’elles ne se donnent pas sous formes conceptuelles (transsubstantiation, corps du Christ en substance et non symboliquement, etc.) mais comme des différences matérielles dans les tjurunga originels (de pierre ou de bois, mâles ou femelles, se reproduisant par accouplement ou seuls, etc.). Cette partie est à lire en conjonction avec l’article « Rhombes et tjurunga… » de 1992, article d’une très grande difficulté, comme tout ce qui touche aux tjurunga, et la compréhension de ce qu’est un tjurunga, le droit même d’en voir un, est l’objet même de l’initiation. C’est aussi lors de l’initiation que l’on révèle les grands mythes sacrés sur les tjurunga. Analyser l’initiation aranda, c’est donc à peu près la même chose que d’analyser le concept de tjurunga.

De la nécessité d’être initié… s’achève par une esquisse de ce que serait un traité synthétique sur les religions australiennes avec l’idée que les deux grands rituels des religions australiennes sont : 1° l’initiation, 2° les rites d’itichiuma (de reproduction), décrits pour la première fois par Spencer et Gillen pour les Aranda. Sans oublier la représentation de la reproduction qui, chez les Aranda au moins, passe par les tjurunga, dont émanent des « esprits-enfants » qui entreront dans les vagins des femmes…


 

[1]    Maints autres objets, peintures, chants, etc., peuvent être dits tjurunga, terme qui a alors le sens général de sacré et secret, mais sans que s’y attache pas le caractère extrême de sacralité qui fait la spécificité des galets tjurunga.

 

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Textes et contenu rédactionnel : Alain Testart