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2001

 

L'esclave, la dette et le pouvoir : Etudes de sociologie comparative

 

Paris : Errance, 238 p.

 

Ce livre reproduit la quasi-totalité des articles publiés par l'auteur sur la question de l'esclavage.

 

Plutôt que de résumer l'ouvrage chapitre par chapitre, nous avons préféré présenter ci-dessous quelques-uns de ses thèmes majeurs.

Définition de l'esclavage

Pour être sociologiquement utile, le terme "esclavage" doit être réservé à une forme spécifique de dépendance, à distinguer soigneusement de multiples autres formes de dépendance connues dans l'histoire (l'hilotisme spartiate, le servage médiéval, etc.) ou en ethnographie (personnes gagées pour dette ou tout ce que l'anglais appelle bondsmen). La condition matérielle des esclaves est extrêmement variable : à côté des esclaves exploités pour leur travail, selon des formes d'ailleurs extrêmement variables, l'Islam, l'empire romain ou les royaumes africains ont connu des corps de police ou d'armée serviles, des esclaves fonctionnaires. Une des plus vieilles utilisations de l'esclave, dans toutes les sociétés, est, depuis l'Iliade, d'être au service du plaisir de leur maître et une autre, moins connue mais tout aussi répandue, en Afrique ou chez les Indiens de la Côte nord-ouest de l'Amérique du Nord, est de suivre leur maître dans la tombe au moment de sa mort. Il est certain que ni l'occupation, ni la fonction, ni le mode de vie ne permettent de définir l'esclave. Seule la notion de statut juridique permet de dire ce qu'ont en commun les esclaves d'une même société par delà la variabilité de leur condition matérielle. Aucune approche sociologique du phénomène de l'esclavage ne peut faire l'économie d'une étude de ce statut. Mais ce statut est lui-même extrêmement variable d'une société à l'autre. Le point de vue juridique une fois reconnu doit être dépassé vers une caractérisation sociologique plus générale.

L'esclave antique est exclu de la Cité (au sens des antiquisants) ; l'esclave des sociétés africaines est exclu de la parenté, il est sans nom et hors lignage ; l'esclave privé des royaumes anciens n'est l'esclave que de son maître, ne doit rien au roi, ni impôts ni service armé, n'est pas son sujet et se trouve donc exclu du rapport au roi ; etc. D'une façon ou d'une autre l'esclave est un dépendant exclu d'une des dimensions sociales fondamentales de la société, exclu de la Cité dans le régime de la Cité antique, exclu de la parenté dans les sociétés lignagères où la parenté joue un rôle fondamental, exclu du rapport au roi dans les royautés, etc. Ce critère de l'exclusion - joint au fait que le maître peut en tirer profit en le vendant ou en le faisant travailler - suffit à distinguer l'esclave de tel autre type de dépendant, du serf ou du gagé pour dette par exemple.

      

"L'intégration" et le destin de l'esclave

On lit souvent que l'esclave dans les sociétés primitives, en particulier les sociétés lignagères en Afrique ou ailleurs, est complètement différent de l'esclave antique parce qu'il est intégré à la famille. On lit aussi souvent que l'esclave dans ces sociétés a le statut d'un adopté et d'un parent. Ces deux idées, qui sont à l'origine d'une confusion considérable, proviennent elles-mêmes de deux erreurs fondamentales.

Premièrement, on ne distingue pas entre groupe de parents (tel que lignage, clan, gens, etc.) et groupe domestique (ou unité familiale) qui comprend certes des parents mais pas seulement. Faute de faire cette distinction la notion "d'intégration" de l'esclave n'a aucun sens.     

Deux choses doivent être rappelées à propos de l'Antiquité :

1)- l'esclave antique est intégré à la famille, par définition de la familia, dont le premier sens est "ensemble des esclaves" mais qui, au sens général, désigne l'ensemble des hommes, choses et bêtes qui se trouvent sous l'autorité du paterfamilias et résident dans le même domus ;

- mais il n'est, bien sûr, pas intégré au groupe de parenté, c'est-à-dire à l'ensemble des agnats, ni à la gens ;

2) l'esclave est donc à la fois inclus et exclu ; mais, tous les autres hommes (libres et citoyens) étant également inclus dans un cadre ou un autre (cité, famille, gens, etc.), ce qui différencie l'esclave c'est son exclusion, étant exclu de tout sauf de la famille.

Il en va de même de l'esclave dans les sociétés primitives, dont la caractéristique principale est d'être "sans parenté", sans identité ni protection sociale (cette protection étant assurée dans des sociétés sans État par la menace de vendetta, laquelle ne peut être menée que par des parents). Cela ne l'empêche pas de participer aux tâches familiales, d'être appelé "enfant", ou même "fils", mais dans un sens métaphorique puisqu'il est littéralement le fils de personne tout en reconnaissant l'autorité d'un maître que, par voie de réciprocité, il appelle "père".

La seconde idée, tout aussi erronée que la première, s'enracine dans le fait bien connu et très général dans les sociétés lignagères : tôt ou tard, l'esclave sera adopté par son maître, devenant un fils et jouissant à ce titre de toutes les prérogatives d'un fils. Mais de ce fait exact on tire des conclusions fausses en rapprochant esclavage et adoption, en faisant de l'une une condition voisine de l'autre. L'esclave une fois adopté n'en est plus un, mais il reste tel tant et autant qu'il ne l'est pas. Pendant ce temps, que d'aucuns sous-estiment, il reste soumis au maître et, généralement dans les sociétés primitives, passible de mort. Seuls les bons esclaves, fidèles, seront adoptés. Le temps d'intégration peut être fort long et ne concerner que la seconde ou troisième génération. Certaines sociétés primitives, d'ailleurs, n'adoptent jamais leurs esclaves : c'est le cas de celles de la Côte nord-ouest américaine. De toutes façons, que les esclaves puissent un jour être adoptés ne signifie pas l'absence d'esclave. Le prétendre est une absurdité.

 

Rôle et fonctions de l'esclavage dans les sociétés primitives (1) : le pouvoir

On peut admettre qu'il n'y a pas de mode de production esclavagiste dans ces sociétés. Mais se contenter de parler d'esclavage "domestique" ou d'esclavage "patriarcal", se contenter de ces formules lénifiantes,  c'est passer à côté de sa réalité et de sa fonction.

D'abord, la condition de l'esclave dans ces sociétés est très dure. Le maître a généralement un pouvoir arbitraire de vie et de mort.

Ensuite l'esclavage dans ces sociétés a une fonction principale qui s'intègre et se comprend dans l'ensemble des stratégies propres à ces sociétés. L'ethnologie a montré que l'esclave des sociétés lignagères servait avant tout à renforcer la puissance du chef de lignage, en accroissant d'abord le nombre global de dépendants (parents, esclaves, clients, etc.), en accroissant ensuite le nombre d'apparentés, lorsque les enfants d'une esclave concubine sont reconnus, lorsque l'esclave fidèle est adopté dans le lignage. Il ne s'agit pas de nier que l'esclave effectue un réel travail dans les sociétés primitives, mais de restituer l'importance de ce travail à sa juste place : les chefs de lignages ou de maisonnées, les puissants de toute nature des sociétés primitives, visent avant tout, autant que la richesse sinon plus, la puissance, la puissance directe sur les hommes. L'esclave est le meilleur dépendant qui puisse servir un homme mu par la volonté de puissance car, n'ayant généralement aucun droit, il est entièrement dans la main de son maître, démuni de toute protection parce qu'il est sans parents, il est bien plus soumis, servile, fiable qu'un fils auquel la coutume reconnaît toujours un certain nombre de droits. L'esclave peut être utilisé comme homme de main, dans les raids, à la guerre.

Les Indiens de la Côte nord-ouest, quant à eux, n'adoptent jamais leurs esclaves. Pourquoi ? Parce que ces sociétés ne sont pas lignagères : un homme (libre) peut aller vivre dans la maisonnée de son oncle maternel ou de son père, ou encore s'associer à toute autre famille. Libérer un esclave, en faire un parent, ce serait donc risquer de perdre un dépendant.

 

Rôle et fonctions de l'esclavage dans les sociétés primitives (2) : la richesse

Dans les sociétés primitives, où la division du travail est peu développée et la production peu différenciée, la richesse ne sert pas principalement à acquérir des biens matériels dans le commerce. Elle sert avant tout à remplir ses obligations : rembourser des dettes de sang, payer des amendes pour des offenses, volontaires ou involontaires, religieuses ou civiles qui atteignent l'honneur ou les biens du prochain, mais surtout satisfaire à ses obligations affinales, payer les prestations matrimoniales indispensables au mariage, au premier chef le prix de la fiancée. En versant ce prix, le mari acquiert aussi des droits sur son épouse (sur sa progéniture, sur son travail, etc.). Le rapprochement entre ces droits (partiels) acquis sur des personnes moyennant finances (épouses, enfants, etc.) et l'esclavage n'a été nulle part mieux mis en lumière  que par Kopytoff et Miers. Dans le droit traditionnel africain ou dans celui de nombreuses sociétés d'Asie du Sud-Est, la vente de droits sur des personnes est phénomène courant : l'esclavage n'est que la forme extrême de ces pratiques coutumières.

On observe d'ailleurs une corrélation significative entre sociétés qui pratiquent l'esclavage et sociétés dans lesquelles on doit verser un prix de la fiancée pour se marier. La conséquence sociologique de ce phénomène est qu'il existe dans ces sociétés une convertibilité réciproque entre richesse et dépendance. La richesse permet d'acquérir des dépendants et les dépendants d'acquérir de la richesse. L'esclavage n'existe que dans les sociétés où existe également une certaine richesse sociale. L'esclavage suppose la richesse, mais en limite le développement aussi, en permettant toujours sa conversion en dépendants dont l'obtention reste un objectif majeur de ces sociétés.

La convertibilité entre richesse et dépendance n'est toutefois totale que lorsqu'il existe un esclavage pour dettes. Le miséreux, pauvre et endetté, risque d'être réduit en esclavage. Cette forme d'esclavage interne est commune dans la plupart des sociétés d'Afrique de l'Ouest et du Centre, ainsi que dans les tribus d'Asie du Sud-Est.

 

L'esclavage dans les despotismes orientaux

Le premier paradoxe, au regard au moins de la thèse soviétique de "l'esclavage généralisé", est le faible nombre des esclaves, leur faible rôle, l'absence avérée de tout mode de production esclavagiste. Une égyptologue comme B. Menu peut soutenir avec succès qu'il n'y avait pas d'esclaves en Égypte ancienne. En Chine, les mesures adoptées par Wang Mang (interdiction de la vente des esclaves en 9 ap. J.-C.) auraient conduit à l'abolition pure et simple de l'esclavage, si elles n'avaient pas été révoquées devant l'opposition qu'elles soulevaient. Elles témoignent à tout le moins de la volonté d'un pouvoir traditionnellement qualifié de despotique d'abolir l'esclavage. Quelques neuf siècles après, le Japon, après avoir adopté la plupart des institutions chinoises, abolit officiellement l'esclavage. Il sera restauré lors de l'affaiblissement du pouvoir central, pendant la période dite "féodale". Mais la volonté impériale n'en était pas moins évidente, et il faut bien admettre que la première abolition vient d'un régime qui est loin d'être libéral, ni démocratique. Les empereurs japonais sont les fils des dieux. Ni Rome ni Athènes, faut-il rappeler, ni aucun de leurs penseurs, n'ont jamais songé à abolir l'esclavage.

Le second paradoxe est que l'esclave est très généralement protégé contre l'arbitraire du maître, qui se trouve dépouillé de son droit de vie et de mort. La condition d'esclave est plus favorable en régime despotique que dans les sociétés primitives ou dans les démocraties antiques.

En réalité, il n'y a là nul paradoxe. Un souverain tout puissant n'a guère besoin d'esclaves. Le pouvoir ordinaire qu'il détient sur ses sujets lui suffit à extorquer des impôts colossaux ou à exiger un service militaire de durée considérable. Mais il y a plus. Non seulement l'esclavage lui est inutile, il lui est néfaste. Nous voulons parler, bien sûr, des esclaves privés, que détiennent tous les puissants d'un empire, hauts fonctionnaires, princes, riches commerçants, favoris à la cour, etc. L'esclave n'a qu'un seul maître, ne dépend que de lui et ne sert que lui. Il n'est pas sujet du roi, ne lui doit ni impôt ni service militaire. Aussi l'esclave privé d'un puissant ne peut-il servir que celui-ci contre le roi. Nul mieux que Wilbur a montré cela. C'est pourquoi le roi a intérêt à abolir l'esclavage ou à le limiter, à s'ériger en protecteur de l'esclave contre son  maître pour distendre le lien qui l'attache à lui. C'est encore la fonction politique de l'esclavage qui explique son faible rôle dans les despotismes.

 

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Textes et contenu rédactionnel : Alain Testart